Au début du mois de juin 2026, j’ai eu la chance d’assister aux enchères de Tencha, la matière première du Matcha, de la région d’Uji, dans la préfecture de Kyoto.
C’est un véritable privilège d’avoir pu y être présent, car il s’agit d’un monde très fermé et très particulier, généralement réservé aux acheteurs professionnels japonais.
Les enchères auxquelles j’ai assisté concernent uniquement les thés d’Uji. D’autres grandes régions productrices comme Kagoshima ou Shizuoka organisent leurs propres enchères.
De nombreuses personnes pensent que le Matcha d’Uji provient exclusivement de la ville d’Uji. Pourtant, ce n’est pas du tout la réalité. La ville d’Uji produit en effet une quantité très limitée de thé à l’échelle du Japon : elle compte relativement peu de champs de thé et est aujourd’hui très urbanisée.
En fait, le thé commercialisé sous l’appellation « Uji » peut provenir de quatre préfectures : Kyoto, Shiga, Nara et Mie. Le territoire concerné est donc bien plus vaste que la seule ville d’Uji, et représente une superficie environ 267 fois plus grande.

Pourquoi le système des enchères existe-t-il ?
La majeure partie du thé japonais est vendue via des contrats privés entre les producteurs/fermiers et des acheteurs professionnels. Il peut s’agir de négociants, de grossistes, de maisons de thé, de fabricants de Matcha ou encore d’exportateurs.
Une partie du thé qui n’est pas vendue dans le cadre de ces contrats est alors proposée aux enchères.
Il peut s’agir de thés particulièrement prestigieux, pour lesquels les producteurs espèrent obtenir un prix plus élevé, ou de lots qui ne font pas partie d’un contrat privé.
Les acheteurs professionnels viennent souvent aux enchères pour compléter les quantités qu’ils obtiennent via leurs contrats. Cela peut être nécessaire lorsque la demande ou le nombre de clients augmente, mais aussi pour compléter les stocks dont ils auront besoin pour l’année.
Mais dans le cas des enchères de Tencha d’Uji auxquelles j’ai assisté, le fonctionnement est beaucoup plus particulier qu’une simple vente au plus offrant.
Comment sont organisées les enchères ?
Tout d’abord, il faut savoir que ces enchères ne se déroulent pas sur une seule journée. Pour les thés de première récolte, elles s’étalent généralement d’avril à juillet.
Les acheteurs doivent donc adopter une véritable stratégie : vaut-il mieux acheter dès le début de la saison, ou attendre un ou deux mois dans l’espoir d’obtenir de meilleurs prix ? Y a-t-il des lots spécifiques que l’on souhaite obtenir (par exemple d’un certain fermier ou d’un certain cultivar provenant d’une zone de production spécifique) ?
L’expérience des acheteurs et la capacité à ne pas paniquer seront les clés pour bien acheter et obtenir les quantités et les lots désirés.
Dans la salle des enchères du jour sont présentés de nombreux lots de Tencha. Le jour où nous y étions, environ 300 lots différents étaient proposés !

Chaque lot est accompagné de nombreuses informations comme le lieu où le thé a été cultivé, le cultivar, le nom du fermier, la date de récolte, la quantité disponible, etc.

Les enchères sont généralement réparties en deux sessions sur la journée : une le matin et une l’après-midi.
Comment les acheteurs évaluent-ils les thés ?
Dans un temps limité, les acheteurs doivent prendre connaissance des différents lots présentés, goûter les thés qui les intéressent, puis enchérir sur ceux qu’ils souhaitent obtenir. C’est un véritable défi compte tenu du temps imparti, du nombre élevé de lots de thés présentés et du fait que le thé est goûté sous forme de Tencha, et non sous sa forme finale de Matcha (réduit en poudre).
La première étape consiste donc à sélectionner les lots qui méritent d’être examinés parmi les nombreux lots présentés. Les Tencha retenus sont ensuite évalués visuellement : couleur, aspect, finesse, uniformité, présence éventuelle de tiges ou de défauts. Les acheteurs examinent également leur parfum et leur caractère aromatique.
Vient ensuite l’étape de la dégustation. Pour évaluer professionnellement un Tencha, on le fait infuser dans de l’eau bouillante pendant au moins 2 minutes, afin de faire ressortir au maximum les caractéristiques du thé, mais aussi ses éventuels défauts. En effet, l’eau bouillante permet d’extraire plus largement les composés présents dans les feuilles et de mettre plus facilement en lumière d’éventuels défauts. Un nouvel examen visuel de la couleur de l’infusion, de son arôme et de sa saveur est alors effectué, en comparant les différents lots sélectionnés.

En plus de la difficulté de goûter autant de thés différents à la suite, il faut aussi être capable de se représenter mentalement ce que deviendra le Tencha après sa transformation en Matcha. À partir de la couleur, de l’arôme et de la saveur du Tencha que l’on déguste, l’acheteur doit pouvoir anticiper les caractéristiques du Matcha obtenu après réduction en poudre.

Et je peux vous assurer qu’il faut une sacrée expérience pour réussir à faire ce lien car l’arôme et la saveur du Tencha sont très différents de ceux du produit final qu’est le Matcha !

Nous avons eu la chance de déguster différents lots de Tencha aux côtés d’un maître de thé japonais détenteur du 10ème Dan en évaluation du thé, le niveau le plus élevé du système de classement de la compétition nationale japonaise d’évaluation technique du thé.
Pour donner une idée de la rareté de ce niveau, le concours national existe depuis 1956 et, après l’édition 2025, seules 30 personnes au Japon ont obtenu ce titre, toutes éditions confondues.
Ce qui m’a probablement le plus impressionné, c’est la vitesse à laquelle il était capable d’évaluer un thé et de déterminer s’il méritait, ou non, qu’il enchérisse dessus.
Comment fonctionnent les enchères ?
Aujourd’hui, les enchères de Tencha d’Uji se font à l’aide d’un terminal électronique. Pour chaque lot, chaque acheteur peut indiquer sur son terminal le prix maximum qu’il est prêt à proposer.
Les enchères se font sous pli fermé, c’est-à-dire que les acheteurs ne connaissent pas les prix proposés par les autres participants. Ce système peut conduire à des prix élevés en période où la demande pour le Matcha est forte. C’est particulièrement le cas dans la période actuelle où le Matcha est très demandé mondialement et où les acheteurs doivent obtenir des quantités suffisantes de Tencha pour répondre aux besoins de leur clientèle.
A la fin du temps imparti pour enchérir, tous les participants se réunissent dans une salle pour assister à l’annonce des résultats. Le principe est simple : pour chaque lot, l’acheteur ayant proposé le prix le plus élevé remporte le thé. Le prix final de chaque lot est affiché, de sorte que chacun peut savoir à quel prix les différents Tencha ont été vendus.
Il est intéressant de noter que le système d’enchères n’est pas identique dans toutes les préfectures du Japon.
Par exemple, dans des préfectures produisant des volumes plus modestes, comme Saga, située dans le nord-ouest de Kyūshū, le fonctionnement peut être différent. La production de Saga est également caractérisée par d’autres types de thés que ceux que l’on trouve principalement à Kyoto, notamment le Tamaryokucha, le Kamairicha et le Sencha.
À Saga, les enchères ressemblent davantage à une vente à la criée. Les thés sont présentés dans de grandes assiettes noires, sous forme d’aracha, c’est-à-dire de thé brut ayant subi uniquement les premières étapes de transformation après la récolte (à titre de comparaison, le Tencha peut être considéré comme « l’aracha » destiné à devenir du Matcha).
Les acheteurs examinent les lots qui les intéressent et notent, sur des feuilles reprenant l’ensemble des lots, les prix qu’ils sont prêts à proposer ainsi que leurs remarques sur les différents thés.
Une fois le temps consacré à l’évaluation terminé, les acheteurs se réunissent dans une salle, assis autour de tables numérotées. Les enchères commencent alors, lot par lot. Le prix minimum fixé par le producteur apparait sur un écran, et les acheteurs peuvent enchérir à l’aide d’une sorte de buzzer relié à leur table.
Les prix augmentent alors très rapidement en direct à l’écran en fonction des buzz et l’enchère la plus élevée remporte le lot.
Tout cela se déroule à une vitesse impressionnante, car il faut enchérir sur une centaine de lots différents au cours de la journée.
Quelle proportion du thé japonais est vendue aux enchères ?
Contrairement à une idée assez répandue, la majorité du Tencha japonais n’est pas vendue aux enchères.
Une part importante de la production est vendue dans le cadre de contrats entre les fermiers ou les coopératives et les maisons de thé, fabricants de Matcha ou autres acheteurs professionnels.
Les enchères jouent toutefois un rôle important dans la formation des prix. Les prix auxquels les lots sont vendus constituent en effet une référence pour les acteurs du marché et peuvent notamment servir de base aux négociations et à la fixation des prix des récoltes vendues dans le cadre de contrats privés.
L’influence des enchères peut donc largement dépasser les seuls lots qui y sont effectivement vendus. Cela s’est particulièrement ressenti en 2025, avec la forte tension sur le marché du Matcha au Japon, liée à l’augmentation très importante de la demande mondiale combinée à des récoltes plus faibles qu’habituellement en raison des conditions climatiques.
En 2026, cette tension s’est poursuivie : la demande mondiale a continué à progresser rapidement, tandis que l’offre n’a pas augmenté au même rythme, malgré la reconversion de nombreuses parcelles auparavant consacrées à d’autres types de thé vers la production de Tencha destiné au Matcha.
J’espère que cet article vous aura permis de découvrir une partie encore très méconnue du monde du thé japonais et de mieux comprendre ce qui se cache derrière les enchères de Tencha.
François
Fondateur d’IRO
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